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 Guantanamo

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Lys
La Tartine


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Féminin

MessageSujet: Guantanamo   Ven 1 Mar - 11:01

En 2002, l'Etat des Etats-Unis d'Amérique ouvre une prison dans le sud-est de Cuba, destinée aux prisonniers terroristes. Cette prison que l'on connait sous le nom de Guantanamo, de part sa localisation, était placée hors système judiciaire fédéral américain. En 2006, la Cour suprême dénonce une atteinte aux Droits de l'Homme, et exige, selon la liberté d'information, que certains interrogatoires soient rendus publics.

Prison de Guantanamo. Les prisonniers sont reconnaissables par leur combinaison orange. On peut deviner l'enfer qu'est cette prison, loin des yeux de tous afin de mieux étouffer l'atteinte aux Droits de l'Homme.


A partir de ce moment là, le français Frank Smith, producteur à France Culture et écrivain, se saisit de quelques interrogatoires, et, par le biais d'une écriture qui même dialogues et récit, publie en 2010 un livre, Guantanamo.
En 2011, le metteur en scène Eric Vigner adapte l'œuvre de Franck Smith au théâtre. Comédien à ses début, on peut voir Eric Vigner dans le spectacle de Brigitte Jacques, Elvire Jouvet 40 (1986) dans le rôle de Dom Juan. Spectacle filmée par Benoît Jacquot dans la même année. Passionné par le théâtre, il fut scénographe de très nombreuses pièces, monta trois opéras, et ne cesse, depuis 1988, de mettre en scène de nouvelles pièces. De Corneille à Koltès en passant par Duras, le Directeur du Théâtre de Lorient offre sans conteste un éventail coloré de spectacle à son public. Depuis 2011, sept jeunes acteurs de nationalités différentes ont accepté de venir de en France pour trois ans et de formes une troupe menée par Eric Vigner. Avec eux, le metteur en scène créera Guantanamo de Franck Smith, La Place Royale de Corneille et La Faculté de Christophe Honoré. Après avoir déjà fait le tour de la France, ils sont accueillis par le Théâtre National de Strasbourg pour sa Saison 2012/1013. Ils y représentent Guantanamo et La Place Royale. Pendant une heure et demi, le spectateur est plongé dans un interrogatoire où la parole est au centre de tout.



Eric Vigner


Dans le soucis d'une dramaturgie de l'illusion, Eric Vigner a créé un théâtre pleinement au service du texte. Le texte est tellement mis en valeur, que le spectateur est face à un théâtre indéfini. En effet, la mise en scène est marquée par un hors-temps. Hormis le texte qui laisse entendre quelques dates ("de juins à décembre 2001", "au milieu de Ramadan en 2001"), la mise en scène ne laisse supposer aucun marqueur de temps. On se doute que l'action se passe au XXIème siècle, mais nous n'avons pas plus d'indices quant à la temporalité. Le rythme de la représentation s'écoule de manière continue, malgré les interruptions musicales entre chaque scène. Outre cela, la lumière, dirigée par Pascal Noël, n'aide en rien au repérage temporel. Deux grands sports de lumière blanche accrochés aux cintres illumine de manière centrale l'espace scénique. A un moment seulement, peu avant la fin de la représentation, les spots s'éteignent presque et les petites lumières des bureaux s'allument. Au lieu de suggérer le soir ou la nuit, cet effet produit plutôt le sentiment d'être dans un espace encore plus fermé, loin de toute lumière du jour. De la même manière que le spectateur est plongé dans un hors-temps, il est aussi plongé dans un hors-espace. En effet, la scénographie reste très épurée. Le sol est recouvert d'une sorte de toile blanche plastifiée, laissant paraître un cercle au noir au centre. Ce cercle noir fait d'ailleurs écho à l'autre pièce d' Eric Vigner, La Place Royale, qui se joue avec la même troupe, dans la même salle à l'italienne et dans la même période que Guantanamo: dans cette autre pièce, un décor au sol est constitué de figures géométriques aimantées. Ici, deux demi-cercles noirs aimantés ont été rassemblés pour former un cercle. Autour de ce cercle sont entreposées sept tables en bois en demi-cercle. Sur chacun de ses tables se trouvent une petite lumière, un micro et un caque audio. Ainsi, des fils électriques y sont accordés et s'ont amené vers les coulisses. C'est le seul lien avec l'extérieur que cette scénographie suggère. Sans cela, on pourrait s'imaginer un lieu clos, séparé de tout monde extérieur. Sous chaque table, un tabouret rectangulaire en bois clair. Au lointain côté jardin se trouve une fontaine à eau. Cet objet peut nous suggérer un lieu tel un bureau. Cependant, l'espace n'en est pas plus défini car on ne peut savoir si la scène se déroule réellement dans un bureau, ou dans une salle de jugement. Ainsi, l'espace est clos et apparait comme une lieu où des actions se répètent inlassablement, et où seuls les acteurs ont le pouvoir d'entrer et de sortir de ce lieu, sans pour autant venir du monde extérieur ou de s'en aller vers le monde extérieur. Ce hors-temps et cet hors-espace s'expliquent plus précisément par une dénonciation de l'absurde, évoqué par Frank Smith et reproduit par Eric Vigner.

En mettant le théâtre au service du texte, Eric Vigner a reproduit le sentiment d'absurdité totale recherchée par Franck Smith. En effet, lors d'un entretien avec Anne-Françoise Kavauvéa, le dramaturge dira:
"Ce que je voulais approcher par l'écriture, c'est [...] ce qui reste d'humain quand l'humain a disparu". Ce paradoxe relève bien l'absurdité de l'Homme que de nombreux écrivains du XXème siècle tels que Céline ou Levi ont voulu approfondir, comprendre, dénoncer. Est-ce qu'on est encore un Homme lorsque l'on est réduit au statut de l'interroger? Quel sens cela a-t-il? Quand est-on humain, quand ne l'est-on plus? Cette absurdité s'inscrit dans un cercle tout à fait circulaire. En effet, si l'espace scénique, vis-à-vis des tables, forme un demi-cercle, on constate que la salle à l'italienne, aussi en demi-cercle, complète le cercle. Ce cercle est illustrée par l'un des entre-scènes, qui, dans l'œuvre de Franck Smith, correspond au chapitre VIII:

On est l'interrogateur, on est l'interrogé./On pose une question, on répond à la question./On pose une deuxième question, on répond à la question./On pose une deuxième question, on répond à la deuxième question posée./ On pose une troisième question, on répond à la troisième question posée./On interroge encore une fois l'interrogé, on répond encore une fois à l'interrogateur./On pose une question, on ne répond pas à la question./On interroge l'interrogé, l'interrogé répond à l'interrogateur./L'interrogateur questionne l'interrogé, on répond à l'interrogateur./L'interrogateur pose une nouvelle question à l'interrogé, l'interrogé apporte une nouvelle réponse à l'interrogateur./ L'interrogateur pose une nouvelle question à l'interrogé, l'interrogé répond à l'interrogateur par une autre question./L'interrogateur répond à la question posée par l'interrogé pour permettre à l'interrogé de répondre à la question précédente posée par lui, l'interrogateur./L'interrogé répond à la question./On certifie l'exactitude et la véracité des réponses apportées aux questions de l'interrogateur./On clôt l'interrogatoire.


Les répétitions, les anaphores et les chiasmes représentent un schéma absurde qui se répète indéfiniment, comme un cercle circulaire qui jamais ne commence, jamais ne fini. En outre, la dixième phrase marque un renversement dans l'action, car l'interrogé devient interrogateur. Cela montre l'absurdité des statuts de chacun: qu'est-ce que l'interrogateur? Qu'est-ce que l'interrogé? Comme pour tous ces monologues qui indiquent une nouvelle scène, c'est une voix off qui parle. Ainsi, ce choix de la part d'Eric Vigner apporte à l'absurdité car l'on ne sait pas qui parle, quand et où. Ces interruption en voix off n'empêchent pas que les scène s'enchaînent les une après les autres, avec différentes histoires, différents personnages, différents déplacements et différents acteurs. De ce fait, dans cet espace clos, coupé du monde et enfermé dans un cercle, l'enchaînement des scènes ajoute à un brouillage des voix et des acteurs.

Tommy Milliot, Vlad Chirita, Hyunjoo Lee, Eye Haidara, Nico Rogner, Lahcen Elmazouzi, Isaïe Sultan


Les acteurs et tout ce qui compose l'acteur, sont guidés dans la lignée de l'absurde, sauf que nous pouvons y voir ici une remise en question de l'Homme. Franck Smith avait pour but la "question posée". Dans ce même entretient avec Anne-Françoise Kavauvéa, il dit:
"Ce que j'ai cru comprendre du concept de thisisness que théorise Julia Kristeva, c'est la singularité de chacun, le point de l'irréductible, le réel de notre singularité quelconque. Ce qui fait qu'on est Un, à un endroit et en un temps donnés, ce quelqu'un là. Chacun est une question posée".
A nouveau, il s'accroche à un paradoxe "singularité quelconque", qui rappelle l'absurdité évoqué dans le paragraphe précédent mais cette fois-ci, vis-à-vis de l'Homme. Ensuite, on note qu'Eric Vigner a parfaitement compris l'importance de jouer des paradoxes pour dénoncer l'absurde. Franck Smith dit bien:
"Ce qui fait qu'on est Un, à un endroit et en un temps donnés".
Or, la mise en scène d'Eric Vigner exclu toute temporalité et tout espace, donc, qu'est-ce que c'est qu'"être Un"? Ici, la singularité n'est plus, elle est effacée par le jeu d'acteur.
Généralement, un rôle est attribué à un acteur. Ici, les acteurs s'échangent les rôles d'interrogés et d'interrogateurs en permanence. L'acteur n'est plus qu'un corps, et le texte devient sa substance. Ainsi, au tout début de la pièce, Tommy Milliot entre, et introduit la pièce:
"Le 23 janvier 2006, quatre ans après l'ouverture du camp terroristes présumés sur sa base navale de Guantanamo, le Pentagone est contraint par la presse américaine, au nom de la liberté d'information, de rendre publiques les transcriptions d'interrogatoires de plusieurs centaines de prisonniers...".
Après cette courte présentation, il cite les noms de ceux qui vont nous présenter les interrogatoires de ces prisonniers. Après quoi, l'on découvre ces acteurs, tous habillés de la même manière: costar pour les hommes, col roulé et jupe serrée pour les femmes, des bottes de miliaire pour tous. Un physique identique. Un physique identique, mais des nationalité différente: les acteurs défilent au devant de la scène et répètent à tour de rôle dans une langue différente à chaque fois:
"Nous allons vous poser quelques questions afin de mieux comprendre votre histoire"
Au fur et à mesure, nous découvrons Vlad Chirita (Roumanie), Lahcen Elmazouzi (Maroc), Eye Haidara (Mali), Hyunjoo Lee (Corée du Sud), Tommy Milliot (Belgique), Nico Rogner (Allemand) et Isaïe Sultan (Israël).

Les acteurs, eux, sont parfois l'interrogé, parfois l'interrogateur, soit figurants (ou plus justement spectateur de l'interrogatoire). Les deux actrices, par contre, sont soit interrogateurs soit figurantes. Le fait qu'ils soient tous habillés de la même manière leur enlève leur singularité. Le fait que les rôles soient sans cesse repris par un autre acteur justifie ce brouillage des voix et des acteurs, évoqués plus haut.


Nico Rogner et Lahcen Elmazouzi en premier plan. Nico Rogner est l'interrogé, Lahcen Elmazouzi est l'interrogateur. Cependant, Lahcen Elmazouzi est souvent vu sous le statut d'interrogé: brouillage des rôles. Les acteurs derrière sont comme des auditeurs ou peut-être des juges.

Mais quelque soit leur statut dans la scène, ils sont toujours en mouvements. Parfois, ces déplacement sont clairement révélateurs. Lors d'une scène où l'histoire d'un homme est raconté, les acteurs vont, à tour de rôle, faire connaître cette histoire narrée. Chacun est debout à une table et l'acteur qui a la parole est debout à la table centrale. Ainsi, lorsqu'un acteur a fini de raconter, un autre acteur va prendre sa place et céder la sienne à celui qui vient de narrer. Ainsi, l'on comprend clairement qu'il n'y a pas de rôle attitré, et on comprend que personne n'est Homme, puisque personne n'est quelqu'un: rappel de l'absurde. On sent qu'il y a comme une hostilité sur le plateau, une tension. Et si le spectateur la ressent, Eric Vigner la rend concrète lors d'une scène où seuls deux acteurs sont présents sur scène: Vlad Chirita et Lahcen Elmazouzi. Les deux sont debout devant une table, Vlad Chirita interroge Lahcen Elmazouzi. Soudain, les deux acteurs entrent en mouvement, et marche en cercle sans se quitter du regard dans le sens des aiguilles d'une montre (qui n'est pas sans rappeler la caractéristique des scènes de duel). Ainsi, ils ont échangé leur position et donc leur rôle. Tout déplacement est minutieusement calculé, mais ce genre de déplacement rappelle non seulement qu'il n'y a plus de frontière entre les rôles, mais qu'il y a sans cesse une absurdité dans ce qu'est l'Homme ou du moins, "quand l'homme est contraint par l'homme à ne plus être un homme", tel que le dit Franck Smith. Et pourtant, le manque d'identité qui parcours toute la pièce, n'empêche pas cette dernière de s'inscrire non seulement dans un jeu naturaliste, mais aussi dans une mise en scène politique. En effet, la mise en scène est là pour donner corps à un texte qui touche à une réalité politique, à savoir la prison de Guantanamo.


NOTE PERSONNELLE


J'ai été très surprise au premier abord par cette pièce. Je n'ai vu jusqu'à présent que très peu de pièces qui se concentrent totalement sur le texte. Ode Maritime de Pessoa par Claude Régy en 2010 fut, je crois, la seule. Quoique, Whistling Psyche de Sebastin Barry mis en scène par Julie Brochen pour cette saison 2012/2013 mettait aussi beaucoup le texte en valeur. Je me souviens que bien des personnes avaient critiqué Ode Maritime, soit disant que ce n'est pas du théâtre. Je pense au contraire que ce genre de pièce met en valeur les aspects du théâtre les moins regardés. Selon moi, Guantanamo montre bien que le théâtre n'est pas un art pour s'exhiber, que les acteurs sont comme un pont entre un fait et l'individu. Il ne s'agit pas ici de vivre un personnage (rôle de l'acteur en général), mais de présenter des faits aux spectateurs avec, comme outil, la force des mots. Guantanamo est pour moi le genre de création théâtrale qui représente le devoir sociétal de l'Art, sous sa forme la plus concrète. Je pense bien sûr, en disant cela à l'Editorial de l'Association "Sans Cible" dirigée par Gildas Milin: "La démocratie a besoin pour sa survie qu'on la mette en critique. Toute la société démocratique doit se donner les moyens et les outils d'être étudiée, examinée dans ses fonctionnements comme dans ses dérèglements, instruite dans ses transformations". J'estime que toute pièce théâtrale dénonce quelque chose. Cependant, les dénonciations concrètes, celles que l'on peut "toucher des yeux", celles qui nous touchent sans qu'un processus de réflexion soit préalablement nécessaire, permettent de jauger l'intérêt du public pour son contexte social. J'ai été réduite au silence par une sorte d'incompréhension lorsque, en sortant du TNS, quelques personnes me demandent: "Trouve moi l'utilité de ce spectacle?". Je me suis d'abord dit que ces personnes n'avaient pas lu la note d'intention, puis j'ai commencé à douter de ma vision sur l'absurdité mise en valeur dans ce spectacle pour dénoncer en premier lieu la prison de Guantanamo et la Justice. J'ai fini par conclure qu'effectivement, dans l'Art, tout n'est question que de perception personnelle. Il me semble qu'Eric Vigner a fait le choix juste dans sa mise en scène, une scénographie plus complexe n'aurait qu'entravé peut-être le texte dans le schéma des séries policières qui passent à la télévision. En outre, j'apprécie le fait que cette troupe soit "internationale" car l'on y voit une ouverture sur le monde et l'on sent que nous ne sommes pas limités aux problèmes de notre ville, de notre région, de notre pays. Au contraire, il n'y a pas de limites géographiques dans le domaine de nos préoccupation. Sinon, pourquoi Frank Smith aurait-il écrit Guantanamo, pourquoi Eric Vigner l'aurait mit en scène, pourquoi Julie Brochen l'aurait accueilli au TNS?
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