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 Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.

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Titiane
Bactérie Divine
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Féminin Localisation : Strasbourg

MessageSujet: Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.   Sam 8 Juin - 7:59

J’aimerais vous raconter ici une rencontre très forte que j’ai faite samedi dernier, dans la salle du Badischesstaatstheater à Karlsruhe. Un opéra, répondant au nom aussi mystérieux qu’évocateur de Die Passagierin (la passagère).


La Passagère,de Mieczyslaw Weinberg, opéra aussi peu connu que son compositeur : sa première n’a eu lieu qu’il y a deux ans bien qu’il aie été écrit en 1968. Il s’agit, à mon sens, d’une des oeuvres les plus fortes sur la Shoah. Extrêmement riche philosophiquement, elle donne à réfléchir en même temps sur l’Holocauste et en même temps, plus universellement sur des questions philosophiques importantes, telles que : Qu’est-ce que le pardon ? Qu’est-ce que le remords ? Qu’est-ce que la mémoire, comment l’employer ? Je simplifie, car c’est encore bien plus complexe, en tout cas cela fait remonter à la surface beaucoup de choses enfouies en nous-mêmes. Afin de procéder pas à pas, je commencerai par le livret. Le synopsis s’inspire d’un livre de Zofia Posmysz lui-même inspiré d’une histoire vraie : l’auteur a été déportée à Auschwitz, en est revenue, et des années plus tard elle a entendu la voix d’une de ses gardiennes SS, et elle a eu la ferme conviction qu’il s’agissait bien d’elle. Elle a alors écrit un roman où les rôles sont inversés : c’est l’ancienne SS, Lisa, qui croise sur un bateau lors d’une croisière une femme, Martha, qu’elle croyait être morte à Auschwitz. Elle est alors dévorée par le remords tandis que son mari, diplomate de la BRD, qui ne savait rien du passé de sa femme, craint pour sa carrière uniquement. Martha profite alors de l’effroi qu’elle provoque chez Lisa et la harcèlera de souvenirs jusqu’à ce que celle-ci s’effondre et laisse tomber le masque. Dans le livret, les dialogues sont caractérisés par des répliques extrêmement pesées et grinçantes, dont on ne sait s’il faut rire ou pleurer, telles que: «Nous autres Allemands sommes tellement sentimentaux, c’est ce qui nous rend si purs», ou «La guerre est loin derrière, tout le monde est en droit d’oublier»(dixit Walter, le diplomate de «la nouvelle Allemagne»). On y trouve aussi de très beaux passages, déjà émouvant par leurs mots, accentués par la musique, le plus beau restant pour moi les derniers mots de Martha, s’adressant à ses compagnes et son fiancé morts à Auschwitz : «In mir sind eure Herzen, eure Tränen und eure Lächeln, in mir ist eure Liebe.» (En moi sont vos coeurs, vos larmes et vos rires, en moi est votre amour.) (Si certains voulaient voir le texte de plus près, voici un lien du livret en pdf : http://www.staatstheater.karlsruhe.de/media/libretto/1_Passagierin_Adaption.pdf ).
L’histoire prend tout son pouvoir et son sens dans la musique, qui a une force bouleversante assez extraordinaire, je ne peux malheureusement pas vous la faire écouter car l’opéra n’est pas encore assez connu pour se trouver sur YouTube... Il est assez difficile de se faire une idée comme ça mais c’est assez impressionnant, le compositeur s’amuse à jouer avec nos nerfs, en nous surprenant et en plongeant au creux même de la noirceur. Les émotions que j’ai ressenties sont assez difficile à expliquer, c’est très exactement comme un gigantesque remontement, un besoin de vomir ma noirceur naturelle. (Ceux qui ont vu Sul Concetto Nel Volto del Figlio di Dio pourront s’en faire une idée, ou tout autre spectacle extrêmement prenant). Et tout cela en grande partie grâce à cette musique vraiment très puissante.
Je n’oublierais pas le rôle de la mise en scène deHolger Müllrt-Brandes, la deuxième qui a été faite de cet opéra, après une première de David Poutney il y a deux ans au festival de Bregenz. Cette dernière était très historique, celle-ci est plus évocatrice, symboliste, et dépasse le contexte tout en le donnant à voir de manière simple et suffisante. Deux éléments de décors essentiels : de grand filtres en plastique agissant comme un voile trouble, une séparation avec le passé, ou un miroir mettant les chanteurs face à eux-mêmes ou même le public face à lui-même! Toute en évocation et en finesse, cette mise en scène est en accord avec toute la visée du livret et de la musique. Le metteur en scène a saisi tous leurs enjeux et en joue avec une justesse venant ajouter encore plus de force.
Bref, un spectacle de l’Histoire et de l’histoire, de la notre et de nous-mêmes. Comment applaudir quand notre cerveau résonne de larmes et de questionnements ? Il est difficile d’en revenir, car il opère une liaison avec nous, courte mais intense. C’est ici, je pense, que s’arrête l’équivoque «j’aime/ je n’aime pas». Ici, nous sommes au-dessus de l’appréciation personnelle, car l’oeuvre s’impose d’elle-même, énorme et incernable à nos pauvres yeux. Non ce n’est pas joyeux, non vous ne vous amuserez pas. Mais en sortant j’aurais voulu remplir des bus entiers de ces générations pour qui le devoir de mémoire consiste en quelques jolis mots, et également tous nos politiques pour qui la culture est inutile. Pour qu’ils voient. Qu’ils sentent. Et qu’importe si c’est de l’opéra, ça touche à une dimension si profonde que les appréciations personnelles s’effacent. Voilà l’exemple le plus magistral de l’importance de l’art : il porte l’essentiel à des hauteurs impossibles à ignorer, nous forçant à nous regarder droit en face, derrière et devant nous. C’est ainsi qu’imperceptiblement, nous grandissons.











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Lys
La Tartine


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MessageSujet: Re: Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.   Mar 25 Juin - 18:30

Très beau post, Titiane! Smile Cela donne plus qu'envie de voir cet opéra. J'ai entendu parler de ce livre, effectivement, il a l'air d'être très fort. En outre, j'aurais été bien curieuse de voir cet opéra car jusqu'à présent, tous les opéras aux quels je fus ne portaient pas d'attention sur la mise en scène: une scéno simple, épurée, plus un décors qu'une scéno, si je peux jouer sur les mots... Alors que là, j'ai le sentiment qu'il y a une véritable recherche symbolique comme au théâtre! Je suis actuellement en train d'écouter des compos de ce Mieczyslaw Weinberg. Il y a beaucoup d'émotion dans sa musique! Smile
Eh bien, merci beaucoup pour avoir partager ta découverte! Very Happy


PS: C'est cela, n'est-ce pas? http://www.youtube.com/watch?v=pJOz3DXiNtM

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Titiane
Bactérie Divine
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Féminin Localisation : Strasbourg

MessageSujet: Re: Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.   Jeu 4 Juil - 10:11

Oui c'est ça! la mise en scène n'est pas celle que j'ai vue, c'est la toute première, plus historique on va dire.
Mais oui la musique est dingue, le passage de valse là dans l'extrait est génial, c'est un moment où la passagère demande qu'on joue cette valse, et lorsque Lisa l'entend elle se souvient du fiancé de cette passagère dans le camp, qui jouait cette valse au chef du camp en sachant qu'il allait mourir sous peu. C'est impressionnant la façon dont la valse commence, et sur laquelle viennent se greffer les basses très sombres et sinistres, ça crée une atmosphère fantastique et grinçante, qui peut mettre mal à l'aise, c'est ce que fait le compositeur tout de long, il joue avec les nerfs du spectateur. Pour ceux que ça intéresse, en tapant "the passenger weinberg" on trouve quelques fragments de l'opéra sur youtube Smile

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MessageSujet: Re: Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.   

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Coup de poing dans la gueule du jour : La Passagère.
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